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May 21 2017

De sympathisant de l’EI à rappeur, le réveil de Mohamed Zorgui

La vie de Mohamed Zorgui a changé à sa sortie de prison, lorsqu’il a renoncé à la voie de la violence et opté pour la musique

Mohamed Zorgui, également connu comme « Le Gladiateur », pose ici dans l’ancien amphithéâtre romain d’El Jem en Tunisie. Il écrit désormais des chansons qui combattent le militantisme radical (Instagram)

 

TUNIS – Le mois dernier, Mohamed Zorgui a retrouvé son chien mort sur le pas de sa porte, avec une note glaçante : « ennemi d’Allah ».

Le rappeur de 26 ans, ancien prisonnier de Kasserine, a déclaré que si son animal tant aimé avait été tué, c’était en guise d’avertissement pour avoir pris ses distances vis-à-vis des islamistes radicaux qui ont essayé de le convertir à la cause de la violence lorsqu’il était en prison.

 

Lorsqu’il arrive dans le centre-ville de Tunis, vêtu d’une veste à la mode enfilée par-dessus un tee-shirt noir, d’un pantalon, et chaussé de tennis de marque, Zorgui a parcouru un long chemin depuis l’époque où il voulait devenir un combattant.

Après avoir été sympathisant du groupe État islamique (EI) quand il était en prison, et adhéré brièvement à une idéologie extrême, Mohamed Zorgui, également connu sous le nom « Le Gladiateur », compose maintenant de la musique rap contre l’EI. Les paroles de l’une de ses chansons disent qu’il ne soutiendra jamais l’EI, qu’il décrit comme une illusion.

« J’ai mon propre bataillon, le rap est mon arme et les lettres sont mes balles

Je ne vous [EI] soutiendrai jamais, c’est ce qui est nouveau chez moi

Je me sacrifierai pour le drapeau, la Tunisie est mon amour. »

Zorgui, qui se produit en solo ou dans le cadre du groupe Psycho Street, considère le rap comme une « arme » à brandir contre l’injustice, l’oppression et l’extrémisme.

Un passé difficile

Zorgui a été élevé dans la ville pauvre de Kasserine, dans le centre de la Tunisie, à 300 km au sud-ouest de la capitale, Tunis. Évoquant les prémisses de son passé difficile, il raconte en détails cette nuit de mai 2013 au cours de laquelle il a été arrêté avec d’autres pour consommation d’alcool et de cannabis, suite à une bagarre survenue dans son quartier.

« Je me suis rendu compte que les combattants de l’EI sont des hommes qui déplacent des familles, tuent des personnes innocentes, détruisent et pillent des musées », explique Zorgui (Instagram)

En raison de la législation sévère que la Tunisie applique contre la consommation de cannabis, il a passé treize mois derrière les barreaux en détention préventive.

En prison, il a été présenté à des islamistes radicaux qui sympathisaient avec l’EI et soutenaient la violence.

Un mois après son incarcération, il a été transféré de la prison de Kasserine au pénitencier de Kef, au nord-ouest de Tunis. Entre 100 et 120 prisonniers étaient entassés dans la même cellule que lui, souligne-t-il, dont quatre qui avaient été reconnus coupables de terrorisme. Les autres prisonniers avaient été arrêtés pour des infractions mineures, telles que l’usage de drogues ou la consommation d’alcool.

« Les quatre terroristes auraient dû être mis dans une autre cellule et ne pas être mélangés avec nous », souligne Zorgui. Selon lui, la plupart d’entre eux étaient des sympathisants de l’EI et d’autres étaient liés à des groupes qui soutiennent la violence.

Amna Guellali, directrice de Human Rights Watch (HRW) en Tunisie, explique à Middle East Eye que les prisons tunisiennes, qui tournent à environ 150 % de leurs capacités d’accueil, sont surpeuplées. Les détenus condamnés pour des infractions mineures sont placés dans les mêmes cellules que des personnes incarcérées pour des accusations de « terrorisme ».

« C’est ce que nous ont dit également au moins 40 anciens prisonniers que nous avons interviewés pour un rapport sur l’application de la loi sur la drogue », précise-t-elle.

Selon un rapport publié en 2016 par l’Observatoire euro-méditerranéen pour les droits de l’homme, les établissements pénitentiaires tunisiens dépassent leurs capacités d’accueil à hauteur de 150 à 200 %, obligeant souvent les détenus à dormir par terre ou à deux dans un même lit.

Les personnes emprisonnées pour des crimes relativement mineurs sont détenues avec des individus reconnus coupables d’« actes terroristes », selon le rapport.

Zorgui, qui avait alors l’habitude de boire et de fumer et qui n’était en rien religieux, s’est soudainement retrouvé en prison totalement désœuvré. Désireux d’en apprendre davantage sur l’islam et de remettre sa vie sur le bon chemin, il a commencé à assister avec la plupart de ses codétenus à des cours sur l’islam tenus par les quatre hommes dans des « cercles éducatifs ».

« J’ai d’abord été attiré par les hadiths du prophète Mahomet et les versets coraniques », se souvient Zorgui. « Ils avaient cette manière magique de convaincre les gens, en particulier ceux qui connaissent peu la religion, qu’ils parlaient vraiment de l’islam. »

Le message et l’idéologie

Selon Zorgui, au moins 90 détenus suivaient activement ce que prêchaient les quatre hommes.

Il affirme par ailleurs que les gardiens de prison avaient peur des quatre islamistes radicaux, qui respectaient rarement les règles et exerçaient une grande influence dans l’enceinte de la prison.

« Beaucoup de ces prisonniers avaient commis des infractions telles que des attaques contre des policiers ou des agents de sécurité verbalement ou physiquement. »

« Ces extrémistes étaient généralement respectés par les policiers et les gardiens de prison », ajoute-t-il.

Selon Zorgui, de nombreux extrémistes ont commis des crimes intentionnellement dans le but d’aller en prison pour y répandre leur idéologie et endoctriner d’autres détenus vulnérables.

Leur force principale : disséminer l’idée selon laquelle le gouvernement et la police étaient des forces « tyranniques » qui devaient être combattues par la violence.

Zorgui, qui à l’époque cherchait à se venger des autorités pour son arrestation, était attiré par les combattants et leur message.

Il a alors commencé à embrasser leur idéologie et son nom a été changé en Abu Ahmad al-Raqy. Ce nom décrit une personne dont la voix est adaptée pour la récitation de prières connues sous le nom d’Al-Ruqyah.

Mohamed Zorgui est soulagé de ne pas avoir continué sur la mauvaise voie (Facebook)

Bombes et tyrans

En dessinant des croquis accompagnés d’instructions détaillées, ils lui ont appris à fabriquer des bombes et des engins explosifs à l’aide de matériaux rudimentaires pouvant être trouvés à domicile.

« Vous pouvez utiliser un flacon de gaz, une lampe, un téléphone mobile et des fils électriques pour bombarder tout un bâtiment. »

Attiré par l’idée de partir combattre à l’étranger, il a demandé aux quatre combattants : « Pourquoi ne pas se battre en Palestine ? ». Mais la réponse était toujours : « Nous n’avons pas encore reçu d’ordres d’Allah ».

« Idiots », commente-t-il en souriant.

Le tournant pour Zorgui s’est produit une semaine avant sa libération, quand ils lui ont dit d’assassiner son beau-frère, un officier de l’armée, qu’ils qualifiaient de « tyran ».

« J’étais choqué… Je n’arrivais plus à prier, à manger ou à dormir, je ressassais tout ça constamment dans ma tête. »

Après son arrestation, son beau-frère l’avait beaucoup soutenu, engageant un avocat pour assurer sa défense, lui apportant de la nourriture et conduisant régulièrement sa mère à la prison pour lui rendre visite.

« Est-ce la religion que prêchent ces hommes ? », s’est-il alors demandé. À sa sortie de prison, il a refusé de commettre le crime.

Couper les liens

Après sa libération en 2014, Zorgui n’est pas resté en contact avec les quatre combattants ou leur réseau de partisans à l’extérieur de la prison, mais il a continué à suivre leur idéologie.

En 2015, deux attentats ont coûté la vie à des dizaines de civils innocents en Tunisie, un au musée du Bardo à Tunis et l’autre dans la station balnéaire de Sousse. Les deux attaques ont été revendiquées par l’EI.

Attristé par ces attentats, Zorgui a commencé à remettre en question sa sympathie pour l’EI, qui tuait des touristes innocents.

« Je me suis rendu compte que les combattants de l’EI sont des hommes qui déplacent des familles, tuent des personnes innocentes, détruisent et pillent des musées, et qu’ils sont en train de perdre leur combat dans de nombreuses régions de Syrie et d’Irak. »

Fin 2015, Zorgui a rompu avec cette idéologie après avoir lu de nombreux ouvrages et rencontré des musulmans modérés. Au cours de cette période, il a appris que les véritables enseignements islamiques interdisent de faire du mal à des civils innocents.

Une grosse erreur

« Rejoindre ce groupe de radicaux dans ma cellule a été la plus grande erreur. Grâce à Dieu, je n’ai pas continué sur cette mauvaise pente. »

Le rappeur est toutefois menacé par un groupe de combattants à Kasserine qui n’apprécient guère sa « déradicalisation ».

« Il y a deux ans, j’ai été agressé physiquement par un groupe de salafistes radicaux parce que je suis maintenant perçu comme un ‘’traître’’ », explique-t-il en montrant un dossier médical daté du 23 août 2015. Zorgui a été blessé dans l’incident.

Zorgui décrit l’assaut, racontant que deux personnes l’avaient poursuivi et attaqué, lui assénant un gros coup de bâton au visage. Il les a plus tard surpris en train d’écrire des phrases pro-EI sur sa maison. Zorgui a déposé plainte à la police, mais les auteurs n’ont pas encore été arrêtés.

Zorgui ne se laisse pas intimider par cette attaque et le meurtre de son chien.

« Malgré cela, je ne regrette pas ma décision », conclut-il.

 

Published in Middle East Eye on 21 May 2017

 

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